Depuis que j’ai commencé « la peine du menuisier », mon esprit est accaparé, pris en otage par les mots si justes et l’écriture si belle et si sensible de Marie Le Gall. Dès la première page, l’histoire de la narratrice a fait jaillir en moi un premier souvenir puis d’autres. Quelle étrange sensation se de retrouver projetée plus de vingt ans dans le passé. Autant de situations, d’odeurs, d’expressions qui sont remontées à la surface.
Des souvenirs ancrés à tout jamais, sûrement quelquefois un peu faussés se mélangent ou se juxtaposent à cette lecture. Je doute, je ne sais pas si je serais capable de rédiger un billet sur ce livre quand je l’aurais terminé. Cette lecture se révèle magnifique, poignante et empreinte d’une pudeur et d’une sensibilité qui serrent la gorge.
Il faut d’abord que je chasse ces instants immortalisés par mes yeux de petite-fille.
Les conversations des adultes auxquelles je ne comprenais pas grand-chose, la voix de la grand-mère qui répondait « Ma-a, dans ce temps là… » à mes questions. Une de mes distractions préférées était d’aller fureter dans son grenier. Des bricoles, des vieilles affaires y étaient entreposées et surtout des photos sépia aux bords dentelés. La plupart représentait des hommes posant dans leurs uniformes de soldats, fiers d’aller défendre la patrie. Sur des photos anciennes, il y avait des gens endimanchés : des femmes habillées en costume breton. La robe de velours noir ornée de la collerette en dentelle et du tablier brodé. Toutes avaient la même coiffure, cheveux soigneusement tirés en arrière et rangés sous la coiffe. Les hommes avaient bradé leurs habits de ferme contre une tenue plus convenable, seul le béret ne les quittait pas. J’ai toujours été frappée par ces visages fermés, sérieux. Pas de sourire même sur les photos prises pour un baptême ou une noce.
Quand je demandais à ma grand-mère qui était tous ces gens, elle me disait que c’était l’oncle ou la cousine germaine d’untel. Je mélangeais les Marie, Anne, François, Paul, Yves qui se retrouvaient d’une génération à l’autre. En venant au monde, on héritait d’une ribambelle de prénoms, celui du grand-père, du parrain ou de la marraine. Ma grand-mère ne voulait jamais répondre à certaines de mes questions. Avec le temps, j’ai compris que sous les mots qu’elle ne disait pas, il y avait des douleurs enfouies depuis longtemps. On ne parlait pas de la souffrance, on l’emmurait dans le silence, c’était la règle.
Dans un coin du grenier, une corbeille de mariée aux fleurs en plastique traînait à côté d’une ou deux boîtes noires. De fines couronnes de petites fleurs blanches étaient fixées dessus et bien longtemps, j’ai imaginé ce qu’elles pouvaient contenir comme trésor. Pas de trésors, mais des dates et des prénoms à moitié effacés par l’usure du temps.
Je ne sais pas où ce livre me conduit… peut-être à l’histoire de plusieurs générations qui m’ont précédées et qui font partie de ce je suis.