J’en suis convaincue, certaines personnes vivent dans un monde parallèle où tout est rose et tout est beau. Un monde sans faille, sans cassure où tout est à sa place et surtout eux. Un monde où la vie n’est qu’une longue route linéaire sans accroc, sans dérapage et où la peur de manquer de quoi que ce soit n’existe pas.
Crise, faillite, dépôt de bilan, pouvoir d’achat en berne : la précarité progresse et s’installe un peu plus chaque jour. Elle est bien là, touchant de plus en plus de monde, en ville ou dans les campagnes. Elle s’étend dans le sillage de la crise économique n’épargnant personne même ceux qui se croyaient à l’abri.
Ils sont des millions à fermer les yeux sur cette pauvreté et ils ignorent ces autres millions de personnes, ces accidentés de la vie. Ceux qui du jour au lendemain se retrouvent sans emploi, ceux qui ont tout perdu à la suite d’une faillite, d’un divorce ou d’un accident. Ces hommes, ces femmes qui se retrouvent sur le bas côté de la route. Pourquoi font-ils semblant de ne pas les voir ? Par peur d’être contaminés par la poisse, par la malchance ? Comme si la pauvreté était une maladie contagieuse et honteuse. Alors, ils continuent leur vie paisiblement avec de belles et grandes œillères autour des yeux… c’est tellement plus facile.
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A peine avais-je mis les pieds sur le seuil de ma porte, que je tombe nez à nez avec Mme Jouan qui habite trois maisons plus loin. Mme Jouan est veuve et son défunt mari était un officier de marine. Elle s’est occupée à plein temps de l’éducation de ses enfants tandis que son mari gagnait du galon…
Elle porte avec élégance ses quatre vingt ans passés car Mme Jouan aime prendre soin de son apparence. Toujours maquillée et bien coiffée, elle se pouponne, et porte de belles et jolies tenues. Elle assortie ses chaussures et son sac à main, sans aucune faute de goût, et les années qui passent semblent survoler sa coquetterie sans même l’effleurer.
-Bonjour Mme Jouan.
-Oh bonjour, Madame Euh…Vous allez-bien ?
Mme Jouan ne se rappelle jamais de mon nom mais il en faut beaucoup plus pour me vexer. Je ne prends pas le temps de réfléchir à ce que je pourrais lui dire car je sais qu’elle va enchaîner la conversation sans attendre ma réponse.
-Vous avez entendu les informations à la télé, oh c’était il y a une ou deux semaines il me semble.
Je réfléchis. Je me remémore ces derniers jours et ce qui me vient à l’esprit c’est la disparition tragique des 228 personnes de l’A330. Je pense aux familles, aux questions qui doivent les ronger, à toute leur angoisse sur le pourquoi et comment de l’accident, à leur envie de savoir imbriquée à la peur de connaître la vérité.
Tout en posant sa main sur mon bras, elle me dit d'un air effaré :
-Christian Lacroix a déposé le bilan ! Oh mon dieu, vous vous rendez compte ?
Interloquée et perplexe, je réfléchis, Lacroix… ah oui, la haute couture. Encore des salariés qui vont perdre leur travail et qui vont venir s’ajouter aux centaines de milliers chômeurs dans les mois à venir.
-Vous y croyez vous à la crise ? Parce que moi, voyez-vous, je crois qu’on exagère. Mon dieu, quand je vais au centre ville, il y a toujours autant de monde dans les magasins. Ah c’est dommage, j’aimais beaucoup ses collections, ses imprimés toujours gais et les motifs fleuris.
Sidérée, je ne dis rien. Elle me regarde, elle attend que je lui dise quelque chose mais je n’y arrive pas.
Les secondes passent et elle est toujours là. Elle continue de me dévisager. Aucun son ne peut sortir de ma bouche tellement je suis consternée. Tout se bouscule dans ma tête, les collectes alimentaires de plus en plus fréquentes, les annonces de suppression d’emplois, les témoignages de ceux qui racontent pudiquement combien c’est difficile …
Je voudrais lui dire « mais vous ne voyez pas tous ces gens qui font leurs courses au centime près, qui se demandent ce que demain ils mettront dans l’assiette de leur enfant. Descendez de votre nuage, regardez autour de vous ».
Elle a aperçu une voisine un peu plus loin et m’a laissé avec un « au revoir » sur le trottoir.
Hébétée, écœurée par tant de bêtise, je ne savais plus pourquoi j’étais sortie de chez moi, et ce que j’allais faire.
Mme Jouan, elle, va continuer à vivre tranquillement sans se poser de questions et elle s’extasiera toujours devant les défilés de hautes coutures…